
Récit
Histoire de l’Hôtel Baudy
Une maison de village à Giverny qui, à la fin du XIXe siècle, devint le rendez-vous d’une colonie de peintres.
- 1869Les plus anciens papiers du fonds : Baudy fils, mercerie
- 1886Willard Metcalf pousse la porte du commerce
- 1887 — 1899Années couvertes par le registre des voyageurs conservé
- 1894Séjour de Paul Cézanne, attesté par le registre de la maison

I
Les origines
Avant d’être un hôtel, la maison est un commerce de village. Les papiers les plus anciens du fonds, datés de 1869, en donnent la raison sociale exacte : « Baudy fils, mercerie — parfumerie, machines à coudre et leurs fournitures ». On y vend aussi du savon, du papier, de l’encre, des plumes, de la bonneterie et des chaussures ; Lucien, représentant en machines à coudre, a installé son atelier de réparation à l’arrière de la boutique.
Lucien Baudy naît en 1848, Angélina le 27 janvier 1853 — elle est la fille de Jean-Jacques Ledoyen. Lucien meurt en 1896 ; sa femme, veuve à quarante-trois ans, poursuit seule et donne à la maison la forme qu’on lui connaît. La façade porte leurs deux noms : appliquées sur la brique, deux lettres de fonte blanche, un B et un L entrelacés, celui du mari et celui de la femme.
On y achète du tabac, on y boit un verre de cidre, on y échange les nouvelles du bourg. Cette première fonction explique la disposition des lieux : une salle commune au centre, des dépendances à l’arrière, un jardin qui grimpe le coteau.
Rien ne destinait ce commerce à devenir un carrefour international. Ce qui va tout changer tient à une adresse : Giverny, et à un voisin installé quatre ans plus tôt à quelques centaines de mètres.
II
Giverny devient un village d’artistes
Claude Monet s’installe à Giverny en 1883 et y demeure jusqu’à sa mort en 1926. Sa présence détermine tout ce qui suit. Les sources institutionnelles le décrivent pourtant comme un voisin réservé, qui n’encourageait pas les jeunes artistes à le suivre : ce n’est pas un maître qui recrute des élèves, c’est une réputation qui attire.
En 1886, une exposition organisée par Durand-Ruel à New York fait découvrir l’impressionnisme au public américain. La même année, un jeune peintre du Massachusetts, Willard Metcalf, vingt-six ans, pousse la porte du commerce : l’historien Peers de Nieuwburgh le donne pour le premier, et raconte qu’Angélina, devant ce visiteur hirsute qui baragouinait le français, faillit l’éconduire avant d’apercevoir son matériel de peintre. De retour à l’Académie Julian, à Paris, il raconte le village, la lumière, la présence de Monet, et des prix à la portée de jeunes artistes.
Le livret de la maison prolonge le récit. Éconduit une première fois, le visiteur revient une quinzaine de jours plus tard avec deux confrères, chevalet au bras ; Angélina reconnaît son « vagabond », comprend sa méprise et, faute de chambre, le couple Baudy cède la sienne pour la nuit. C’est par eux que les trois jeunes gens apprennent que Monet habite à deux pas — ils iront se présenter à sa porte.
En 1887, John Leslie Breck arrive avec un premier groupe d’expatriés. Angélina Baudy accepte de les loger. La colonie est née.


III
Les peintres américains
On appelle « Giverny Group » la colonie de peintres américains qui séjourne au village entre 1887 et la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas une école : c’est un lieu, une époque et une même passion pour le travail en plein air. L’hôtel Baudy en devient le quartier général.
Theodore Robinson est le plus proche de Monet — une amitié réelle, et l’une des assimilations les plus profondes de l’impressionnisme français par un Américain. John Leslie Breck et Lilla Cabot Perry entretiennent eux aussi des relations suivies avec lui ; Perry revient neuf étés entre 1889 et 1909 et fait connaître l’œuvre de Monet aux États-Unis. Willard Metcalf peint en 1887 « The Ten Cent Breakfast », qui montre l’intérieur de la maison.
À partir de 1898, un second pôle apparaît : Frederick William MacMonnies et Mary Fairchild MacMonnies s’installent dans l’ancien prieuré du village, acheté en 1901, où MacMonnies ouvre en 1905 une école-atelier d’été. La colonie a désormais deux centres, l’hôtel et Le Prieuré.
Une seconde génération suit : Frederick Carl Frieseke y passe les étés de 1906 à 1919, Richard Edward Miller de 1906 à 1912. Autour d’eux, Theodore Earl Butler — qui épouse Suzanne Hoschedé, la belle-fille de Monet —, Guy Rose, Lawton S. Parker, Louis Ritman, Karl Anderson, Edmund Greacen, Alson Skinner Clark, Karl Albert Buehr, Matilda Browne. Rentrés aux États-Unis, ils deviendront les ambassadeurs de l’impressionnisme américain.
Giverny n’est pas une parenthèse isolée : une douzaine de ces peintres — Willard Metcalf, Edmund Greacen, Lawton Parker, Lucien Abrams, Charles Ebert, Louis Paul Dessar, Martin Borgord, Ivan Olinsky, Allen B. Talcott, George Glenn Newell, Charles M. Young — se retrouveront dans une autre colonie, celle d’Old Lyme dans le Connecticut, autour de la maison de Florence Griswold. La façon de vivre y sera la même, jusqu’à l’habitude de laisser ses toiles sur les murs de la maison qui vous loge.
Au fonds Les peintres dans le pré
IV
La vie à Baudy
L’atelier est bâti dans le jardin en 1887 : un pavillon indépendant, éclairé par une verrière exposée plein nord, où les peintres qui travaillaient dehors venaient achever leurs toiles. L’historien Peers de Nieuwburgh en attribue l’initiative à Theodore Robinson. Deux autres ateliers sont aménagés en 1890 sous les combles de la maison, eux aussi sous verrières au nord. L’agrandissement, mené de 1888 à 1891, fait de l’ensemble le premier établissement de France conçu pour des peintres.
Angélina Baudy transforme le commerce en une maison capable d’accueillir une clientèle internationale : une vingtaine de chambres, une salle à manger, et une grande terrasse d’angle devant la façade — c’est là, au coin droit, que Cézanne peint son « Giverny (hôtel Baudy) » en 1894. L’atelier de machines à coudre de Lucien est reconverti en salle de bal.
La grille et le comptoir restent ceux d’une épicerie de village — on y vend désormais aussi des chevalets, des châssis et des pinceaux fournis par la maison parisienne Lefebvre-Foinet, dont le cachet se retrouve au revers des toiles conservées ici. Mais on y parle anglais, on y sert un « American-Bar », et la maison met en avant ses deux courts de tennis dans sa publicité. La pension revient à cinq francs par jour.
La cuisine s’adapte à ses hôtes : Angélina apprend à faire le thé, sert des puddings de Noël et des spécialités américaines jusqu’aux Boston baked beans, et son cahier de recettes est resté dans la maison. Entre deux séances, on donne des bals costumés et des parties de billard, on accroche les toiles au mur de la salle à manger. Une lettre écrite de l’hôtel le 4 août 1903 par le peintre Sears Gallagher le confirme en passant : « tous les artistes ont laissé des esquisses dans l’hôtel ».
La vie de la maison ne se limite pas à la peinture. On organise des tournois de tennis — Stanton Young y passe pour le joueur redouté —, on patine, on chasse, on descend la Seine en barque jusqu’à Bennecourt. Les jeunes Givernois y donnent des soirées musicales et théâtrales dont quatre programmes sont conservés : les 27 février 1898 et 4 février 1900 au profit de la bibliothèque scolaire, les 27 février 1910 et 30 avril 1911 au profit de la Société de Tir. Dawson Dawson-Watson et Theodore Earl Butler y font paraître un journal, « Le Courrier Innocent » ; Butler rédige de sa main un menu franco-américain que le fonds conserve.
Le livret de la maison ajoute des détails que l’on ne trouve pas ailleurs. Le bâtiment secondaire abritait trois chambres et la salle de billard. La salle à manger ne comptait que deux tables, dont Angélina tirait les rallonges à mesure qu’arrivaient les convives ; un piano droit l’animait tard le soir. Le week-end, dans l’ancienne remise devenue salle de bal, on jouait de la cornemuse et du banjo. À la demande des Américains, la maison fit venir plusieurs marques de whisky, alors presque inconnu en France, et l’on trouvait à table le thé, le sirop d’érable et le porridge — jusqu’aux plats normands servis avec de gros haricots à l’américaine.
Comme toute auberge de province, la maison vivait presque en autarcie. En face, de l’autre côté de la rue, s’étendait un grand potager planté d’arbres fruitiers et de vigne, irrigué à l’arrosoir depuis un grand bassin rond qui recueillait l’eau de pluie ; la ferme voisine fournissait volailles et laitages. Les peintres, eux, ne restaient pas tous au village : toujours selon le livret, Metcalf et Ritter allaient peindre jusqu’au château de Fourges, à une dizaine de kilomètres, et le Canadien William Blair Bruce du côté de Limetz-Villez.
Le gîte et le couvert restent à prix modique. On partage des repas simples, on discute peinture, on joue au tennis sur les courts du jardin. Il arrive qu’un pensionnaire sans le sou règle sa note en abandonnant sa toile : c’est ainsi que la maison constitua sa collection, et que des esquisses d’œuvres devenues célèbres sont restées accrochées dans la salle à manger.
Au fonds Cachet Lefebvre-Foinet au revers des toilesDépliant publicitaire de l’hôtel Baudy
« À 70 kilomètres de la Porte Maillot — un des plus tranquilles et plus jolis coins de la vallée de la Seine. American-Bar. English spoken. »


V
Les jardins
Le jardin occupe le coteau derrière la maison : aujourd’hui un parc d’un hectare et de nombreux massifs fleuris. C’est là que les pensionnaires posaient leurs chevalets, à quelques pas de leur chambre — les photographies du fonds les montrent au travail sous les arbres fruitiers, et dressant la table en plein air.
Peindre au jardin n’était pas un décor mais une méthode : le plein air, la lumière changeante, la proximité immédiate du motif. La roseraie en terrasses qui monte aujourd’hui le flanc du coteau a été aménagée de 1989 à 1991 par Christian Jeanney. Le jardin est aujourd’hui l’objet d’un projet distinct, porté par l’association Les Jardins Baudy des Peintres Américains.
VI
L’atelier des artistes
La maison compta jusqu’à trois ateliers. Le premier est bâti dans le jardin en 1887, à l’écart, à l’initiative des peintres eux-mêmes — l’historien Peers de Nieuwburgh en attribue l’idée à Theodore Robinson ; deux autres sont aménagés en 1890 sous les combles. Tous sous verrière exposée plein nord : l’orientation n’a rien d’anodin, au nord la lumière ne tourne pas et ne varie presque pas dans la journée. C’est la condition que recherchent les peintres.
Seul l’atelier du jardin subsiste aujourd’hui. Il est conservé et se visite en libre accès : chevalets, toiles posées contre les murs, plâtres et mobilier d’atelier.


VII
Le XXe siècle
La Première Guerre mondiale disperse la colonie. Les échanges se poursuivent quelque temps, puis la maison change de fonction. Angélina Baudy, elle, tient toujours : secondée par sa belle-fille Clarisse, veuve de son fils Gaston, elle reste au service de l’hôtel jusque dans les années 1930. Sa petite-fille Suzanne grandit dans le parc.
Un dépliant publicitaire conservé dans le fonds montre l’établissement sous une autre direction : l’en-tête porte « W. EVANS “dit BILLY” », avec « Téléph. : 9 Giverny » et « R. C. 1318 B Andelys ». Ce numéro renvoie au registre du commerce en usage de 1920 au 1er mars 1954 — la lettre B désigne une société. On y lit « American-Bar », « English spoken », un grand parc, le tennis, un grand garage et une desserte par cars Citroën depuis la Porte Maillot. L’hôtel de peintres est devenu un hôtel de villégiature automobile.
La guerre suivante met un terme brutal à l’activité. Walley Evans décède en 1940 et repose au cimetière de Giverny. L’hiver 1941, son épouse prête les anciens ateliers pour y tenir les cours de catéchisme du village. Angélina Baudy meurt en octobre 1942, à quatre-vingt-neuf ans.
Ensuite, la période qui suivit reste la moins documentée de l’histoire de la maison.
VIII
Baudy aujourd’hui
La maison accueille aujourd’hui le Restaurant Baudy, au 81 rue Claude Monet. L’atelier est en libre accès et le parc se parcourt librement.
À côté de la table, l’association Les Jardins Baudy des Peintres Américains travaille à faire du jardin un lieu de mémoire de la colonie artistique.


IX
Ce que disent les archives
Une maison historique se raconte à partir de pièces, pas de souvenirs. Le document décisif pour l’hôtel Baudy est son registre des voyageurs, tenu de 1887 à 1899 : quelque sept cents entrées, portant pour chaque pensionnaire sa profession, son âge, sa résidence, la provenance de son passeport, son adresse précédente, sa destination et ses dates d’arrivée et de départ. C’est la source qui permet de dire avec certitude qui a dormi ici, et quand.
Ce registre ne se trouve plus à Giverny. L’original est conservé au Philadelphia Museum of Art ; les Archives of American Art de la Smithsonian Institution en détiennent une reproduction sur microfilm réalisée en 1989 — bobine 4236 — qui est la seule forme sous laquelle il est consultable. Selon leur notice de provenance, le livre d’or fut donné au musée par Alice Osborn, qui avait acheté un tableau de Cézanne à Madame Baudy et reçut le registre comme preuve du séjour du peintre. Toute publication ou reproduction suppose l’autorisation écrite du Philadelphia Museum of Art.
Le registre n’est pas seul. Le Philadelphia Museum of Art conserve, sous le nom de « Hotel Baudy Collection », un fonds de 1887 à 1922 — un demi-pied linéaire — une quinzaine de centimètres — de documents, en français pour l’essentiel — entré au musée avec l’acquisition de tableaux de Cézanne par Frank Osborn en 1920, et qui documente le séjour du peintre à Giverny et la provenance de ses toiles. Il est ouvert à la recherche et n’a pas été dépouillé pour ce site.
Les deux fonds tiennent au même fil. La note d’hôtel de Cézanne, présentée par Angélina Baudy, est conservée et a été exposée au musée des impressionnismes de Giverny : on y lit le matériel de peinture acheté au comptoir, trois whiskys et une paire de bretelles. Il repart sans emporter toutes ses toiles ; l’une d’elles sera vendue plus tard par Madame Baudy, et c’est en garantie de sa provenance que le registre des voyageurs passa aux mains de l’acheteuse, puis au musée. L’archive de la maison a suivi le chemin de ses tableaux.
Tant que ces pièces n’ont pas été dépouillées, une part de ce qui se raconte sur la maison relève de la tradition orale plutôt que de l’archive.
Une seconde source, plus proche, a été mise à contribution : la collection givernoise de JM Peers de Nieuwburgh, qui réunit cartes postales, photographies et imprimés du village et documente en détail l’histoire de la maison. Les faits repris ici le sont avec son autorisation.
Le fonds conservé sur place — photographies, cartes postales, imprimés, peintures — est en cours d’inventaire.
Sources